Les clients qui ferment les yeux sur la fraude : trop faibles pour se défendre?

Dans de contexte difficile , les petites et moyennes entreprises, qui sont souvent des entreprises familiales, constituent un milieu très fertile pour la fraude et les autres « combines » financières.

Salutations, amis du Nord! Ici, à Chicago, nous sortons enfin de l’hiver. Nous n’avons connu qu’un seul hiver plus froid et plus enneigé que celui-ci. Notre hiver 2013-2014 est digne des livres de records! Cela dit, ni le froid ni la neige n’ont ralenti l’activité des « méchants ». Ces derniers mois, j’ai eu à faire des enquêtes sur diverses allégations de fraudes au sein de petites entreprises familiales. La plupart de ces allégations mettaient en cause un membre de la famille ou un ami jugé digne de confiance, qui avait justement abusé de cette confiance pour détourner à son profit des actifs de l’entreprise. Il s’agissait en général de détournements de fonds ou d’utilisation inappropriée de cartes de crédit. Après un examen des allégations, suivi d’une enquête préliminaire, mes constatations ont été les suivantes : non seulement les soupçons étaient étayés par les faits, mais l’ampleur des dommages subis était sans doute très supérieure à ce qu’on avait imaginé au départ. Ces constatations sont typiques d’une forte proportion des enquêtes que je mène. Donc, rien d’inhabituel, du moins jusque-là. Or, voici où les choses s’écartent du scénario habituel : dans chaque cas, après avoir pris connaissance de mes constatations préliminaires, mes clients m’ont très vite demandé d’interrompre l’enquête. Les motifs invoqués avaient trait à l’incertitude économique, ainsi qu’aux rapports familiaux ou amicaux qui liaient mes clients aux personnes en cause. Comme ce scénario s’est répété plusieurs fois, j’en suis arrivé à penser qu’une nouvelle tendance était sans doute en train de prendre forme dans le monde de la juricomptabilité. Je vous cite deux remarques entendues dans la bouche de clients ces derniers mois : « Oui, on parle d’une somme dépassant largement le million de dollars, mais nous ne pensons pas que les choses soient allées plus loin » et « Nous ne croyons pas qu’il y ait lieu de s’inquiéter outre mesure, car il semble n’avoir pris que de 200 000 $ à 400 000 $ ». Il n’y a pas si longtemps, la disparition de telles sommes aurait plutôt amené les clients à s’écrier : « Je veux TOUT savoir! »  

À quoi cette tendance inquiétante tient-elle? Depuis la débâcle économique de 2008 aux États-Unis, j’ai eu connaissance de très nombreux cas où des enquêtes et des poursuites potentielles ne se sont jamais concrétisées en raison de la mauvaise conjoncture économique et de la peur de l’inconnu. Cependant, je ne m’explique pas qu’on entreprenne une enquête pour ensuite l’interrompre après que les pires soupçons ont été confirmés. Cela me paraît insensé. Cette récente tournure des événements m’a amené à penser que les gens et les entités commerciales sont devenus tellement réticents à entreprendre des poursuites qu’ils sont prêts à signer des ententes extrêmement défavorables simplement pour ne plus avoir affaire à un escroc. Dans les faits, même si ces « ententes » sont conclues dans l’espoir d’éviter des litiges dommageables, elles créent habituellement encore plus de dommage en raison du refus de la partie lésée de voir toute l’ampleur du tort subi. Selon un paradigme qu’on pourrait croire directement sorti du conteLes Habits neufs de l’empereur, de Hans Christian Andersen, la partie lésée semble croire qu’en se contentant d’un modeste dédommagement financier de la part de l’escroc, elle rend la situation moins grave ou moins réelle. Imaginons qu’un propriétaire d’entreprise se rende compte, après une enquête préliminaire, que son cousin, le chef des finances, a volé un demi-million de dollars à son entreprise. Plutôt que de vouloir que l’enquête se poursuive afin de déterminer l’ampleur des dommages, le chef d’entreprise demande l’interruption de cette enquête. Ensuite, simplement pour sortir son cousin du tableau, il accepte que ce dernier ne rembourse que 100 000 $ et qu’il quitte l’entreprise six mois plus tard. Comment ce propriétaire d’entreprise peut-il être sûr que les dommages réels ne s’élèvent pas à plus d’un million de dollars? Et même s’ils n’étaient que d’un demi-million de dollars, pourquoi se contenter de n’en récupérer qu’une fraction? J’aimerais avoir les réponses. Et j’aimerais avoir vos commentaires sur ce « phénomène », particulièrement si vous travaillez dans une entreprise familiale.

Je comprends parfaitement qu’il puisse être déchirant de se rendre compte qu’une personne qu’on connaît et en qui on a confiance (peut-être même une personne qu’on aime) a trahi notre confiance. En affaires, une telle situation peut ressembler à un divorce et susciter des émotions très vives. Mais j’ai rarement vu un cas de divorce où l’une des parties a accepté un règlement très désavantageux sans d’abord prendre en considération tous les détails et cerner clairement l’ensemble de la situation.  

L’explication qui me semble la plus vraisemblable est que les gens qui acceptent une entente désavantageuse ont probablement eux-mêmes les mains sales. Certains me trouveront cynique, mais l’hypothèse me semble très plausible. Dans une affaire récente, j’ai présenté à un chef des finances, à qui on avait indiqué la porte, des données révélant une fraude de sa part. Il m’a montré à son tour des feuilles de calcul donnant tous les détails sur les employés fantômes que mon client avait inscrits sur la liste de paie de l’entreprise familiale, ainsi que sur l’utilisation par mon client de cartes de crédit de l’entreprise à des fins strictement personnelles (à raison de plus de 50 000 $ par année) depuis des années. Ouf! Parlez-moi d’un motif valable pour mettre fin à une enquête!

Voici donc ma théorie révisée : dans le contexte difficile actuel, les petites et moyennes entreprises, qui sont souvent des entreprises familiales, constituent un milieu très fertile pour la fraude et les autres « combines » financières. Souvent, parce qu’ils estiment avoir droit à un certain niveau de vie et de revenu, les gens dont la famille travaille dans une entreprise depuis deux ou trois générations n’hésitent pas à puiser à leur guise dans la caisse et les réserves de liquidités de l’entreprise. Les parties prenantes qui ne sont pas membres de la famille propriétaire de l’entité doivent être très conscientes de cette tendance de plus en plus répandue, et avoir le courage de poser les questions permettant d’y voir clair. Non seulement les comptables ont une conscience professionnelle, mais ils sont régis par un code de déontologie. Une attitude de laisser-faire — qui équivaut dans les faits à une approbation implicite de comportements contraires à l’éthique — est absolument inacceptable. On me répondra : « C’est mon plus gros client, c’est mon patron, j’ai besoin de cet emploi! » Tout cela est vrai, mais si vous croyez gagner quelque chose en participant passivement à un vol, interrogez-vous plutôt sur ce que vous êtes essentiellement en train de perdre.

Dur à digérer, je sais…

Je suis impatient de vous revenir après les séries éliminatoires de la LNH, au cours desquelles mes Blackhawks auront remporté la Coupe!

Travaillez-vous dans une entreprise familiale? Avez-vous observé des cas où un membre de la famille a pu faire des choses très graves sans en subir les conséquences, alors que les mêmes gestes commis par une personne extérieure à la famille auraient eu de lourdes conséquences? N’hésitez pas à me faire part de votre opinion ou à me faire connaître votre expérience personnelle.

À propos de l’auteur

Brad Sargent, CPA, CFF