La comptabilité en mouvement : Les femmes redéfinissent la profession au Canada

C’est par leur persévérance que les femmes ont réussi à redéfinir la profession comptable au Canada, en l’espace de deux siècles. Qui sont ces pionnières? En quoi leurs efforts ont-ils facilité l’entrée de leurs consœurs dans le métier?

Au fil des deux derniers siècles, sous divers titres professionnels et après de nombreux recommencements, des femmes ont fait de la comptabilité non seulement une carrière, mais également une passion, partout dans le monde. Elles l’ont fait avec détermination et audace, comme l’exige le métier, et souvent aussi avec une touche d’humour. C’est leur persévérance indéfectible dans la profession qui a frayé de nouveaux chemins, au cours des 200 dernières années, et qui en ouvre encore aujourd’hui. Comme le dit si bien Gertrude Mulcahy, comptable professionnelle agréée (CPA), grande dame de la comptabilité, «la question de “la femme” a persisté» pendant tout un siècle. Et la profession ne s’en porte que mieux.

Une route semée d’obstacles

Bien que ce soit difficile à imaginer aujourd’hui, peu de femmes travaillaient dans les cabinets comptables autrefois. Au Canada, selon les archives, M. L. Rattray aura été la première femme membre de l’Institut des comptables agréés de l’Ontario, mais ce n’est que 14 ans plus tard qu’une autre femme obtiendra le titre de comptable.

Ténacité, persévérance et intelligence : voilà trois mots qui viennent à l’esprit à la lecture de l’histoire de l’Anglaise Mary Harris Smith. Comme son père, banquier, a tôt fait de reconnaître ses compétences, Mary se consacre à la profession comptable et ouvre son propre cabinet à la fin des années 1800. Elle dépose ensuite une demande d’agrément auprès de l’Institute of Chartered Accountants in England and Wales (ICAEW), mais voit son dossier rejeté, parce qu’elle est une femme.

Mais Mary ne se laisse pas démonter : elle continue de présenter des requêtes. Les règles finissent par changer, si bien qu’en 1918, elle devient Fellow honoraire de la Society of Incorporated Accountants and Auditors. L’année suivante, la Sex Disqualification (Removal) Act de 1919 est adoptée, ce qui ouvre les portes de la profession aux femmes. Mary Harris Smith sera la première femme comptable agréée; un siècle nouveau est en marche.

Le même combat est mené de l’autre côté de l’Atlantique. Jusqu’en 1919 au Canada, les instituts provinciaux refusent de laisser les candidates se présenter aux examens. Il faudra attendre trois années de plus pour que Mercy Ellen Crehan et Florence Eulalie Herkins obtiennent le titre de comptable agréée en Colombie-Britannique et en Nouvelle-Écosse, respectivement. Helen Burpee et Charlotte N. Howell emboîtent le pas : elles deviennent membres à part entière de leur institut provincial en 1930. Lorsque Ivy Cox reçoit son titre de CGA en 1932, le refus d’intégrer les femmes à la profession paraît intenable.

Les femmes à l’assaut de la profession

Cecille Ratney se rappelle avoir été la seule femme de sa promotion en 1948. Son père, Moses Ratney, voyant la facilité avec laquelle sa fille s’acquitte de son travail dans le cabinet familial, l’encourage à faire des études de comptabilité. Cecille aimait jongler avec les chiffres, mais elle ne s’imaginait guère marcher sur les pas de son père : «L’idée ne m’était jamais venue à l’esprit. Je me voyais plutôt enseignante.»

Le décès de son père en 1961 force Cecille à prendre une décision. Réussira-t-elle à garder le cabinet et à gagner la confiance de tous les clients de Ratney & Ratney? C’est précisément à cette tâche difficile qu’elle s’emploie alors, avec la force tranquille qui a façonné ses 60 années de carrière. «Presque tous les clients sont restés», rapporte Cecille, qui aura su s’imposer par ses compétences et son dynamisme, au moment où la présence des femmes au travail était loin d’être un acquis.

L’histoire des débuts de Cecille Ratney, par son caractère unique, s’inscrit dans les chapitres qui ont marqué l’évolution de la profession. La carrière de la jeune femme s’amorce peu après la Seconde Guerre mondiale, qui a décimé les effectifs des cabinets. Les femmes, qui avaient pris le relais des hommes dans l’industrie, avaient fait de même dans la profession comptable. À cette époque, de plus en plus d’entre elles se découvrent une passion pour la comptabilité, et Cecille continue de diriger son cabinet. Elle suit tous les cours qu’elle juge nécessaires pour aiguiser ses compétences techniques et satisfaire les besoins de nouveaux clients.

Les Canadiennes qui ont choisi d’exercer le métier n’ont certes pas été épargnées par les difficultés, au travail comme à la maison. «Après la Seconde Guerre mondiale, les possibilités d’avancement se faisaient rares; les décideurs n’étaient pas prêts à accepter que les femmes accèdent à un poste de direction, même si elles avaient démontré qu’elles étaient aussi capables que leurs collègues», raconte Gertrude Mulcahy. Décourageant? Peut-être. Mais le mouvement était bien engagé. Les femmes étaient là pour de bon.

Au-delà des cabinets comptables, les femmes investissent d’autres domaines d’activité. L’une d’elles, Ellen Fairclough, sera la première femme à entrer au Conseil des ministres à Ottawa, comme ministre de la Citoyenneté et de l’Immigration. Gertrude Mulcahy, quant à elle, devient directrice de la recherche en comptabilité à l’ICCA. Anne Marie Boyer sera, en 1949, la première femme à obtenir le titre de RIA (Registered Industrial Accountant ou comptable en administration industrielle), précurseur du titre de CMA (Certified Management Accountant ou comptable en management accrédité). Ce tournant marque l’arrivée des femmes dans la comptabilité de gestion.

Au cours des années 1970 et 1980, elles seront de plus en plus nombreuses dans le milieu, d’où une transformation des attitudes, à la direction et entre collègues. «Les jeunes hommes acceptaient volontiers de travailler avec des femmes, et elles ne s’en laissaient pas imposer», observait Gertrude Mulcahy dans une allocution soulignant le centième anniversaire de l’admission des femmes à l’Université McGill. Mais une chose ne changeait pas : elles se taillaient une place dans la profession comptable, petit à petit, à force de détermination, d’intelligence et de persévérance.

De nouvelles voies

Aujourd’hui, certaines femmes sont au sommet de la hiérarchie dans les cabinets, les sociétés et les universités du Canada, même si l’écart salarial hommes-femmes persiste. L’avancement constant des femmes dans la profession au Canada n’a pas été sans difficulté, mais leurs efforts ont porté leurs fruits; elles ont notamment contribué à la croissance d’entreprises saines.

Des femmes comme Sheila Fraser, la première vérificatrice générale du Canada, et Charlene Taylor, première Autochtone parmi les directeurs du Bureau du vérificateur général, ont fait figure de pionnières. D’un océan à l’autre, les collectivités profitent des conseils judicieux et diligents de comptables comme Roshan Jamal, la première présidente et directrice générale du centre culturel Noor. En décembre 2016, Cecille Ratney a célébré ses cent ans au rythme de danses folkloriques, un passe-temps qu’elle a su garder tout au long de sa riche carrière. Les Canadiennes ont redéfini la profession à leur image et poursuivront, manifestement, dans cette voie.

Parallèlement au 150e anniversaire de la Confédération, nous publierons d’autres articles qui dépeignent les personnages et les événements au cœur de la riche histoire de CPA Canada. Des lectures à ne pas manquer!

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CPA Canada