Économie de la pige et mutation du marché du travail

L’économie dite «de la pige» pourrait-elle être victime de son succès?

La technologie a transformé pratiquement toutes les facettes de notre économie et de notre société : notre façon de voyager, d’effectuer des opérations bancaires, de communiquer les uns avec les autres, etc. Mais la composante de l’économie qui a subi les changements les plus fondamentaux, c’est probablement le marché du travail. 

Il y a seulement dix ou quinze ans, ceux qui entraient sur le marché du travail étaient nombreux à prévoir conserver leur emploi pendant au moins une dizaine d’années. On ne croyait peut-être plus au concept de «l’emploi pour la vie» des années 1950, 1960 et 1970, mais on pouvait encore espérer connaître une succession de «carrières», avec la promesse d’une stabilité financière, d’occasions de perfectionnement professionnel, et peut-être même de prestations de retraite.

Aujourd’hui, l’avenir réside dans ce qu’on appelle «l’économie de la pige», où les gens passent d’un contrat à l’autre, d’un travail à l’autre, sans savoir de quoi sera fait demain. Les entreprises de transport comme Uber ou DoorDash sont sans doute les exemples les plus éloquents du modèle d’emploi fondé sur la pige, mais même les entreprises traditionnelles externalisent certaines fonctions (par exemple, l’édition de texte, les services de techniciens juridiques ou les services informatiques) auprès de travailleurs à la tâche de pays comme la Bosnie, le Bangladesh et le Brésil. Pour certains, la liberté de pouvoir choisir quand et comment travailler est enivrante; chez d’autres, cependant, les répercussions que ces transformations pourraient avoir sur le tissu social suscitent de profondes inquiétudes.

Dans le cadre d’une étude récente menée par le Centre canadien de politiques alternatives auprès de travailleurs et de consommateurs de la région du Grand Toronto, 9 % des personnes sondées ont dit travailler ou avoir déjà travaillé dans l’économie de la pige, et 38 % ont dit en avoir déjà utilisé des services. Parmi les fournisseurs de services de ce type, 90 % ont dit avoir étudié au collège ou à l’université, et presque la moitié (48 %) ont dit faire ce type de travail depuis plus d’un an, ce qui dément l’hypothèse voulant que ces travaux à la pige ne soient que de simples expédients dont usent ceux qui ne peuvent rien faire d’autre. 

Mais les conséquences de cette nouvelle réalité sur la stabilité économique, et plus précisément sur les régimes de retraite et les avantages sociaux, suscitent des préoccupations. Voilà pourquoi plusieurs pays, dont le Royaume-Uni et d’autres pays européens, cherchent à mettre fin au chaos ambiant par l’adoption d’un cadre législatif adéquat. 

Le gouvernement britannique réfléchit actuellement à la création d’un nouveau statut de travailleur protégé, intitulé «dependent contractor», qui permettrait aux travailleurs à la pige de bénéficier d’avantages sociaux de base comme des indemnités de maladie et des jours de vacances. Pour sa part, la Commission européenne, après une analyse récente de la situation, préconise la solution des «avantages sociaux portables», qui sont liés au travailleur et qui le suivent d’emploi en emploi. 

Dans des régions comme l’Afrique et l’Asie, le travail à la pige représente pour beaucoup une bénédiction. En effet, selon une étude récente de l’Oxford Internet Institute menée en Asie du Sud-Est et en Afrique subsaharienne, les travailleurs de l’économie de la pige apprécient l’autonomie plus grande et les revenus plus élevés que procure le travail en ligne, comparativement à une grande partie des emplois offerts près de chez eux. 

Cela dit, cette nouvelle donne n’est pas sans inquiéter les travailleurs de ces régions, de même que ceux en Amérique du Nord et en Europe, car cette surabondance de travailleurs à la pige risque d’entraîner une dégradation des conditions de travail. En effet, lorsque l’offre dépasse la demande, les tarifs diminuent. Dans l’étude de l’Oxford Internet Institute, 70 % des personnes sondées ont indiqué que le travail à la pige constituait l’une de leurs principales sources de revenus, mais près de la moitié s’inquiétaient d’être facilement remplaçables. En l’absence d’encadrement réglementaire et de mesures de contrôle, la pige pourrait au fil du temps, comme d’autres secteurs en vogue de l’économie, être victime de son succès. 

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